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mardi 5 janvier 2010

Sol Charlus , l'outre , manche ?

M. de Charlus qui pouvait être si agréable devenait odieux quand il abordait ces sujets. Il y apportait la satisfaction qui agace déjà chez un malade qui vous fait tout le temps valoir sa bonne santé. J'ai souvent pensé que dans le tortillard de Balbec, les fidèles qui souhaitaient tant les aveux devant lesquels il se dérobait, n'auraient peut-être pas pu supporter cette espèce d'ostentation d'une manie et mal à l'aise, respirant mal comme dans une chambre de malade ou devant un morphinomane qui tirerait devant vous sa seringue, ce fussent eux qui eussent mis fin aux confidences qu'ils croyaient désirer. De plus on était agacé d'entendre accuser tout le monde, et probablement bien souvent sans aucune espèce de preuve, par quelqu'un qui s'omettait lui-même de la catégorie spéciale à laquelle on savait pourtant qu'il appartenait et où il rangeait si volontiers les autres. Enfin, lui si intelligent, s'était fait à cet égard une petite philosophie étroite (à la base de laquelle il y avait peut-être un rien des curiosités que Swann trouvait dans "la vie") expliquant tout par ces causes spéciales et où, comme chaque fois qu'on verse dans son défaut, il était non seulement au-dessous de lui-même mais exceptionnellement [vol I.127] satisfait de lui. C'est ainsi que lui si grave, si noble, eut le sourire le plus niais pour achever la phrase que voici: "Comme il y a de fortes présomptions du même genre que pour Ferdinand de Cobourg à l'égard de l'Empereur Guillaume, cela pourrait être la cause pour laquelle le Tsar Ferdinand s'est mis du côté des "Empires de proie". Dame, au fond c'est très compréhensible, on est indulgent pour une sœur, on ne lui refuse rien. Je trouve que ce serait très joli comme explication de l'alliance de la Bulgarie avec l'Allemagne". Et de cette explication stupide M. de Charlus rit longuement comme s'il l'avait vraiment trouvée très ingénieuse et qui même si elle avait reposé sur des faits vrais était aussi puérile que les réflexions que M. de Charlus faisait sur la guerre, quand il la jugeait en tant que féodal ou que chevalier de Saint-Jean de Jérusalem. Il finit par une remarque juste: "Ce qui est étonnant, dit-il, c'est que ce public qui ne juge ainsi des hommes et des choses de la guerre que par les journaux est persuadé qu'il juge par lui-même". En cela M. de Charlus avait raison. On m'a raconté qu'il fallait voir les moments de silence et d'hésitation qu'avaitMme de Forcheville, pareils à ceux qui sont nécessaires, non pas même seulement à l'énonciation, mais à la formation d'une opinion personnelle, avant de dire, sur le ton d'un sentiment intime: "Non, je ne crois pas qu'ils prendront Varsovie". "Je n'ai pas l'impression qu'on puisse passer un second hiver". "Ce que je ne voudrais pas, c'est une paix boiteuse". "Ce qui me fait peur, si vous voulez que je vous le dise, c'est la Chambre". "Si j'estime tout de même qu'on pourrait percer". Et pour dire cela Odette prenait un air mièvre qu'elle poussait [vol I.128] à l'extrême quand elle disait: "Je ne dis pas que les armées allemandes ne se battent pas bien, mais il leur manque ce qu'on appelle le cran". Pour prononcer le cran (et même simplement pour le "mordant") elle faisait avec sa main le geste de pétrissage et avec ses yeux le clignement des rapins employant un terme d'atelier. Son langage à elle était pourtant plus encore qu'autrefois la trace de son admiration pour les Anglais qu'elle n'était plus obligée de se contenter d'appeler comme autrefois nos voisins d'outre-Manche, ou tout au plus nos amis les Anglais, mais nos loyaux alliés! Inutile de dire qu'elle ne se faisait pas faute de citer à tous propos l'expression de "fair play" pour montrer les Anglais trouvant les Allemands des joueurs incorrects, et "ce qu'il faut c'est gagner la guerre", comme disent nos braves alliés. Tout au plus associait-elle assez maladroitement le nom de son gendre à tout ce qui touchait les soldats anglais et au plaisir qu'il trouvait à vivre dans l'intimité des Australiens aussi bien que des Ecossais, des Néo-Zélandais et des Canadiens. "Mon gendre Saint-Loup connaît maintenant l'argot de tous les braves "tommies", il sait se faire entendre de ceux des plus lointaines "dominions" et aussi bien qu'avec le général commandant la base, fraternise avec le plus humble "private".
( un petit Proust pain quotidien )

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